Commission fédérale COVID-19 : les échos du terrain adressés aux parlementaires

Le 29 janvier dernier, les fédérations d’institutions de soins de santé étaient invitées à témoigner de l’expérience vécue par le terrain au cours de ces nombreux mois de crise COVID-19. Ainsi, Yves Smeets, Directeur général de santhea est revenu, sans détour, sur les difficultés auxquelles ont dû faire face les établissements de soins et a également répondu aux questions des parlementaires concernant la gestion de la crise sanitaire par le Gouvernement fédéral.

État des lieux

Le vendredi 29 janvier 2021, les fédérations d’institutions de soins de santé belges étaient invitées à prendre part à la Commission fédérale COVID-19 destinée à retracer la gestion de la crise par le Gouvernement fédéral. Santhea, représentée par Yves Smeets, le Directeur général de la fédération, était bien évidemment présent. Pour débuter les discussions, les fédérations ont chacune fait part de leurs constats ainsi que de leurs recommandations quant à la gestion de la crise COVID-19.

Les orateurs se sont attelés à pointer les nombreux dysfonctionnements rencontrés et les nombreuses épreuves surmontées par les établissements de soins de santé depuis le mois de mars 2020. Ainsi, le manque d’anticipation et de préparation de l’autorité fédérale compétente en matière de santé, la complexité institutionnelle, les difficultés communicationnelles ou encore les pénuries de matériel de protection et de médicaments sont quelques-uns des constats soulevés. Étant donné que les échanges se voulaient constructifs, Yves Smeets n’a pas hésité à adresser des recommandations concrètes et précises pour chacune des thématiques présentées. Les actions positives initiées par les autorités fédérales dans le cadre de la gestion de cette crise ont tout de même été soulignées, tout en attirant l’attention sur les prochains défis à venir pour le secteur de la santé, comme par exemple le soutien psychologique des équipes de terrain, la gestion des soins reportés ou encore la nécessité du passage d’une gestion de crise à une gestion de risque.

Encore beaucoup d’interrogations

Suite à cette première partie introductive, la séance de questions-réponses avec les parlementaires fut ouverte. En prélude à cette réunion, les conseillers de santhea avaient travaillé de manière conjointe avec ceux d’Unessa pour fournir des réponses claires et détaillées aux questions des parlementaires. Un travail de préparation visiblement laborieux mais pour lequel une partie du staff de santhea s’est grandement mobilisée. « Après une concertation et une répartition des tâches entre les deux fédérations à ce sujet, pas moins de sept conseillers santhea se sont ainsi penchés sur les 35 pages de questions soumises quelques jours avant l’audition. Il s’agissait d’être rapide, clair et aussi exhaustif que possible. Certaines questions étaient redondantes et nécessitaient un travail de cohérence, qui s’est imposé de lui-même, tant le terrain exprimait à l’unanimité un même mal-être. 74 pages sont ainsi ressorties de cette collaboration afin de rencontrer au mieux les interrogations des parlementaires. » explique Emmanuelle Ceysens, Conseiller hospitalier et juriste d’entreprise de santhea.

Malgré ce document de 74 pages envoyé au préalable par santhea et Unessa aux parlementaires, et l’exposé présenté par les deux fédérations en début de réunion, les parlementaires semblaient vouloir creuser davantage certains sujets. Ils ont ainsi posé quelques questions complémentaires à toutes les fédérations présentes, concernant plusieurs points précis. Ainsi, au bout d’une séance de questions longue d’une heure et demie, les fédérations ont chacune disposé d’un quart d’heure pour clarifier leurs propos.  

Avant tout, Yves Smeets a tenu à saluer la bonne initiative du Fédéral de créer le comité « Hospital & Transport Surge Capacity » : « La création début mars du Hospital & Transport Surge Capacity, fut une bonne décision car ce comité est notre interface prioritaire et l’unique lieu de discussion et de reporting permettant de communiquer les difficultés rencontrées sur le terrain. C’est un lieu de collaboration utile et efficace. Cela dit, je tiens tout de même à souligner le fait que ce comité n’a pas eu, et n’a d’ailleurs toujours pas, de pouvoir d’injonction ou d’organisation. De ce fait, les messages que nous y relayons ne sont pas forcément communiqués aux task forces. Cela constitue donc une difficulté communicationnelle, que nous avons déjà évoquée dans notre intervention réalisée en début de réunion ».

Ensuite, il a répondu aux interrogations des parlementaires concernant le plan d’urgence hospitalier car ils souhaitaient savoir si tous les hôpitaux en disposaient d’un.  « Tous les hôpitaux ont un plan d’urgence hospitalier car c’est une obligation datant d’il y a un petit moment déjà, c’est ce qu’on appelle les plans MASH (Mise en Alerte des Services Hospitaliers). La législation a, cependant, été revue il y a quelques années, et le PUH (Plan d’Urgence Hospitalier) a été révisé sur des aspects techniques, sans pour autant remettre en cause les bases de celui-ci. Mais de nombreux hôpitaux n’ont toujours pas reçu l’agrément pour leur nouveau plan d’urgence hospitalier. »

Certains parlementaires se sont questionnés quant à la disparité entre hôpitaux concernant la durée d’hospitalisation et le taux de mortalité des patients COVID-19. Les différences constatées entre les établissements hospitaliers au sujet de la durée de séjour et des taux de mortalité, notamment en soins intensifs, ne sont pas, selon nous, dus à la mise en place de pratiques différentes. La cause est sans doute à trouver dans les morbidités et les comorbidités des patients qui ont été admis dans les unités hospitalières. »

La question des stocks stratégiques est également revenue sur la table et les parlementaires se sont demandé comment le Gouvernement fédéral pourrait-il mieux anticiper les besoins des institutions de soins. « Au sujet des stocks stratégiques du Fédéral, nous avions pris connaissance de la création de ceux-ci, à la fin des années 2000, lorsque nous avons dû faire face à la menace de la crise H1N1. Mais depuis lors, nous n’avons plus jamais rien entendu à ce sujet. Nous ne savions même pas où se trouvaient ces stocks. Nous n’avions jamais entendu parler de la manière dont ils ont été gérés et nous n’avons pas été informé du fait qu’ils avaient été détruits. Nous pensons malgré tout que ces stocks stratégiques gérés par le Fédéral sont d’une importance capitale et l’émergence de cette crise mondiale l’a prouvé. Cela dit, ils doivent être complémentaires à des stocks qui devraient être obligatoirement constitués à un niveau local, dans chaque hôpital, dans chaque réseau hospitalier ou à un niveau provincial par exemple. Par ailleurs, il faut veiller à ce que ces stocks stratégiques soient des stocks roulants, afin d’éviter des problèmes de péremption. »

En début de réunion, au moment de l’état des lieux, Yves Smeets a accordé un point de sa présentation à la stratégie de testing du Fédéral qui, selon lui, ne s’est pas toujours avérée efficace. En effet, outre le fait que le Fédéral ait initialement décidé de confier l’expertise et le testing à seulement deux laboratoires, il a décidé par la suite de créer une plateforme de testing en collaboration avec l’industrie pharmaceutique, et pour laquelle les laboratoires des hôpitaux et les laboratoires privés n’ont pas été sollicités. Les parlementaires ont dès lors réclamé quelques explications supplémentaires à ce propos. « Au tout début de la crise, nous faisions face à une pénurie de réactifs, et c’est sans doute, une des raisons pour lesquels seuls les deux laboratoires qui en disposaient menaient des tests. Pour l’avenir, nous devrions prévoir davantage de laboratoires pilotes, capables de mener ce type d’analyses afin que dès le départ nous puissions bénéficier d’une plus grande capacité de testing. Les firmes pharmaceutiques ont offert leur capacité technique pour produire des tests et pour réaliser les analyses, mais cela n’a jamais fonctionné car il n’y a pas que le seul aspect technique de réalisation d’analyses qui compte, il y a toute une logistique autour qui est également à prendre en compte, notamment l’intégration des résultats dans les logiciels de dossiers patients par exemple. Il aurait donc fallu travailler davantage avec les laboratoires existants, qui ont eux l’habitude de réaliser cela. Mais il aurait bien évidemment fallu leur fournir les réactifs nécessaires. À côté de cela, la politique de testing a effectivement beaucoup varié et la complexité pour avoir accès aux tests était une réalité. Aujourd’hui nous avons une grande capacité de tests en Belgique et c’est une bonne chose, mais elle est largement sous-utilisée. »

Les parlementaires sont également revenus sur la nécessité, évoquée par Yves Smeets, de créer des hôpitaux de campagne. Ils lui ont demandé d’expliciter ses propos à ce sujet, notamment pour savoir comment il imaginait les choses à ce niveau-là. « Il est évident que dans le cadre de la création d’hôpitaux de campagne, nous n’avons pas besoin d’hôpitaux complets avec des salles d’opération sophistiquées. Le modèle d’hôpitaux de campagne auquel nous faisons référence n’est pas destiné à une prise en charge de personnes souffrant de blessures par balle ou par explosion comme le ferait un hôpital de campagne militaire par exemple. Concrètement, nous aimerions qu’il soit possible d’installer, de manière rapide, des structures modulaires sur des parkings ou des centres de conférence, à l’image de ceux installés par le CHR Verviers il y a quelques mois sur son propre parking. Cela permettrait d’avoir plus de lits d’hospitalisation disponibles et de prendre en charge des patients dans des unités de soins équipées du même matériel que les unités de soins intensifs. ». Yves Smeets profite de cette intervention pour répondre aux interrogations de l’un des parlementaires quelque peu sceptique quant à la pénurie de respirateurs subie par les établissements hospitaliers au cours de la première vague. « Concernant les respirateurs, il faut se rendre compte que nous avons une certaine capacité de lits de soins intensifs en Belgique, et il nous a été demandé de l’augmenter, de la doubler voir même de la tripler, sans que nous ayons pour autant le matériel nécessaire pour assumer cela. Dès lors, nous avons dû, effectivement, faire face à une pénurie de respirateurs et de monitoring, et nous avons dû en chercher et en acheter. Nous avons heureusement pu bénéficier du soutien de la Défense qui nous a prêté du matériel, et certaines provinces, telles que celle du Hainaut, en a acquis et l’a mis à disposition des hôpitaux. Dans une réflexion structurante, il faudrait donc réfléchir à prévoir une réserve de ce type de matériel. »

Certains parlementaires ont également tenu à connaitre l’avis des fédérations au sujet des structures intermédiaires, supposées prendre en charge les patients COVID ne nécessitant plus de soins aigus, mais ne pouvant pas retourner chez eux. Ils demandent donc quelle solution structurelle faudrait-il adopter en temps de pandémie. « Le problème n’est pas d’avoir de l’espace. À partir du moment où les hôpitaux n’étaient pas remplis par des activités non-COVID, il restait des étages et des unités d’hospitalisation qui pouvaient être utilisés pour des soins intermédiaires. Le problème se situait plus au niveau du manque de personnel. Nous pensons qu’il faudrait une loi plus structurante concernant la mobilisation du personnel de soins en cas de crise, où il serait possible de faire appel à du personnel qui n’effectue pas quotidiennement des soins et qui n’est pas engagé dans une structure de soins de santé. Je pense notamment aux soignants travaillant pour des organismes de médecine du travail, des écoles, des mutuelles, etc. Nous aimerions que ces personnels puissent être rappelés sur une base volontaire initialement puis sur une base plus coercitive si la situation le nécessite, un peu comme les militaires de réserve. Par ailleurs, il faudrait prévoir une formation continue pour ce type de personnels. Adopter ce type de mécanisme de manière pérenne permettrait d’éviter le hérissement que nous avons connu de la part des syndicats et des professionnels des soins de santé qui ont perçu cette proposition comme une attaque et une remise en question de leur engagement, ce qui n’était pourtant pas du tout le but me semble-t-il. Au contraire, le but est de soulager la pression exercée sur les soignants lorsque les bras manquent. »

Enfin, le Directeur Général de santhea a clarifié ses propos concernant la possibilité de créer des unités d’hospitalisation spécifiquement dédiées aux maladies infectieuses. « Je pense que ces unités doivent être réfléchies en termes d’architecture premièrement, car elles doivent disposer de plus de chambres d’isolement que celles dont nous disposons actuellement. Par ailleurs, le staff disponible doit être beaucoup plus important que dans n’importe quelle autre unité. De plus, le personnel affecté à ces unités doit pouvoir bénéficier d’une formation continue. Nous proposons également qu’une cellule de veille centrée sur toutes les maladies infectieuses soit constituée. Il faut également veiller à constituer des équipes d’infectiologues. Le métier d’infectiologue est aujourd’hui quasiment inconnu de la nomenclature des soins de santé et aucun acte ne permet de rémunérer cela. Les hôpitaux qui ont investi dans l’infectiologie l’ont donc fait sur fonds propres. Nous avons déjà plaidé pour que des équipes d’infectiologues puissent être financées, de manière structurelle, à l’intérieur même des hôpitaux. Cela se ferait non seulement au bénéfice des patients hospitalisés mais aiderait également les autres structures de soins périphériques telles que celles pour personnes âgées ou pour personnes handicapées par exemple. Ce type d’unité est à réfléchir sous forme d’un programme de soins et ne devra être activé totalement qu’en temps de crise. Il pourrait ainsi être utilisé comme une autre unité de soins classique en temps normal. »

La crise n’est toujours pas terminée et pourtant, comme évoqué tout au long de cette Commission, bon nombre d’enseignements sont d’ores et déjà à prendre en considération pour aborder les années à venir. Les fédérations d’institutions de soins de santé espèrent que leurs recommandations seront entendues et intégrées dans les réflexions à venir. La collaboration et la communication entre toutes les parties prenantes du secteur de la santé belge sont essentielles en vue d’assurer un avenir prospère aux établissements des soins et à notre système de santé.

Crédit photo : Alexandros Michailidis/Shutterstock.com

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